fpJ'ai un aveu à faire. La vie quotidienne m'est très compliquée. Et ça a toujours été le cas. Enfant, je pensais que c'était parce que j'étais enfant et que je ne comprenais pas tout, que je ne pouvais pas faire ce que je voulais et que ce serait différent une fois adulte. Eh ben non, c'est mon fonctionnement intrinsèque. Je ne suis pas un être humain accompli. Des exemples? Aller faire des courses de ravitaillement, ce n'est pas simple.

D'abord, faut que je parvienne à y aller quand les magasins sont encore ouverts. Combien de fois je me suis retrouvée avec des placards vides et rien à manger à cause de ce petit détail de rien du tout. Après, il faut que j'ai déterminé ce que je vais acheter. Mais vraiment. C'est-à-dire regardé attentivement ce que j'ai dans mes placards, imaginé ce que je pourrais avoir envie de manger ou de préparer (énorme effort intellectuel), couché sur le papier la liste des ingrédients censés être rapportés lors de cette expédition sinon je flâne dans les rayons (très distrayant, un supermarché) et je n'achète rien ou trois petits trucs généralement pas comestibles. Plusieurs raisons à ça: il y a trop de choix, je suis écoeurée par cette surabondance.

Après trois, quatre minutes de joie (oh il y a des couleurs, oh il y a plein de choses, oh quel endroit merveilleux), je commence par tous les rayons maison et autres appareils, me passionne pour une brosse à dents (je dois à moi toute seule faire monter les chiffres d'achat de brosses à dent pour toute la France, j'adore racheter des brosses à dents, c'est un achat très sérieux), je regarde les magazines, les appareils et quand j'arrive enfin à la nourriture, je suis fatiguée. J'ai trop  marché, le plafond n'est pas beau, trop haut et l'éclairage au néon est oppressant et je trouve le décor moins joli (oui, je suis allée dans un grand Carrefour hier). A-t-on vraiment besoin de tous ces yaourts différents, de tous ces smoothies? Et il fait vraiment froid au rayon crémerie. Je passe dans les autres rayons et j'ai l'impression d'avoir tout mangé. Tous les paquets de gâteaux. Un moment, je commence même à avoir le tournis.  Et puis c'est cher. Mais ils sont complètement fous, je ne mettrai pas dix euros là-dedans. Dans quelque chose à lire, oui, mais pas dans quelque chose à manger.

En admettant que je sois allée dans un supermarché où j'arrive à peu près à faire des courses (quand je suis en mode ravitaillement efficace), arrive un moment où mon sac est plein, lourd (signal pour moi d'arrêter les frais) et l'instant décisif où je commence à faire un malaise vagal à l'idée de la somme que la caissière va m'annoncer. Je crois qu'elles commencent à me reconnaître. Je deviens livide et je ne respire plus.

Mais il faut que je reprenne au début. Là, je suis parvenue jusqu'à un magasin. J'ai déjà réussi un exploit car avant, il a fallu que je parvienne à décider où aller en fonction de ce que je cherchais à acheter, de l'horaire, de paramètres spéciaux comme y a-t-il beaucoup de traffic à cette heure-là, le parking est-il pratique (pratique pour moi, c'est l'assurance qu'on peut y garer un paquebot - aller au centre-ville et trouver un coin de trottoir pour y jeter la voiture, ah ah, vous rigolez, vous voyez la sueur dégouliner sur mon front? Vous voulez que je meure?), aurai-je le temps de faire le parcours dans le bon sens, quel parcours faire d'ailleurs? Trouver le plus logique sachant qu'il est nécessaire de prendre les surgelés en dernier (moi, prendre le risque de rompre la chaîne du froid?) sachant que leur parking me donne des sueurs froides (moi dans la voiture en plein milieu, pluie battante, essuie-glaces à fond, ne sachant plus dans quel sens tourner le volant, se demandant si je ne vais pas éborgner toutes les voitures autour de moi - un vrai film d'horreur, panique au parking). Toujours est-il que je fais des gros progrès, j'arrive à oser me garer entre deux voitures maintenant et même que je le fais bien. L'angoisse persiste mais je ne fais pas de dégâts.

Donc avant de partir où que ce soit, j'élabore le parcours dans ma tête et ça peut me prendre longtemps. Je réfléchis à tous les endroits différents où je pourrais aller en fonction de nombreux paramètres que je ne peux évoquer qu'en compagnie de gens bienveillants et prêts à rire de ce genre de mésaventures car les autres me regardent comme si je venais d'atterrir d'une autre planète (question fréquente: Mais qu'est-ce que tu manges?). Que je marche ou que je prenne la voiture, je ne pars jamais au hasard, faut que j'ai imaginé un point de chute. Un peu comme on ne se pointe pas prendre un avion sans avoir calculé où l'on va le faire atterrir. Une fois que j'ai visualisé le point de chute (limite je sais quelle place de parking viser sur n'importe parking où je suis déjà allée), c'est beaucoup plus simple. Après, il faut que j'arrive à partir de chez moi. Ca peut être long, très long. C'est-à-dire que pour partir deux heures (hypothétique), je peux mettre deux heures (itinéraire de départ à l'intérieur aussi très compliqué) et j'ai besoin d'autant d'affaires pour partir deux heures (version miniaturisée) que pour partir six mois. Par contre, une fois que je suis partie, je ne reviens plus et je ne suis plus disponible pour personne. Curieux, non? C'est-à-dire qu'en région parisienne, la course d'une demie-heure devenait une balade de cinq heures parce que je marchais, je regardais, je prenais des photos et un moment, immanquablement, j'avais faim, j'avais soif, j'étais loin de chez moi, il faisait froid et fallait encore faire tout le chemin pour rentrer. Donc ici, c'est beaucoup mieux. La vie quotidienne n'est pas plus simple mais c'est moins compliqué pour moi.

En revanche, ce qui manque, mais ce genre de rencontres se produisent pas tout le temps, c'est de ne plus avoir de gens qui sont comme moi. J'ai eu la chance d'en connaître. Des gens capables d'arriver au café avec une sacoche entière de documents à lire, râlant que c'était lourd, me montrant tous ces trésors. Oh un dossier de presse, mais il a l'air génial, ce film, montre, montre, oh pas touche à mon dossier, ah tu vois, t'es con, j'ai renversé mon thé dessus, tiens, je t'ai fait un dessin, regarde. Et là, on riait. On sirotait du thé, du café. Ah bon, tu crois que c'est une bonne idée d'écrire mes conneries et de les mettre sur internet? Passe-moi le cendar. Et il était bien, ce café, et ça faisait une pause, du chaud, du douillet, du boisé et on était content. Comment ça, t'as pas lu, ce bouquin? Ben non. Et t'aimes bien les films avec Gros Pif? Nooon.... Pfff.

Tu sais qui j'interviewe la semaine prochaine? Ben non, je vais pas te le dire, tu vas être jalouse. Ah la vache, il va pas me le dire. Bon, t'écris? Tu sais que c'est pas mal ce que tu fais. Ah bon, tu crois? Repasse-moi du gâteau. Vachement bon, celui-là. Non, je n'ai pas déjeûné. Non, on ne devrait jamais déjeûner. On devrait toujours goûter. Se délecter. Savourer. De tout petits gâteaux. Avec de jolies cuillères. Merde, je l'ai fichue par terre, la jolie cuillère. Et rire trop fort dans des cafés où des gens viennent se prendre au sérieux et parfois vous jettent des regards de côté se demandant pourquoi vous vous marrez comme des larrons en foire.

Tu me manques. Très fort. Parce que les autres, ils ne sont pas drôles. Toi, je pouvais t'appeler pour t'expliquer que j'étais au beau milieu du square de la porte de Saint-Cloud, que je haïssais mes employeurs et que je mangeais un panini sous la pluie et qu'il allait falloir que je raccroche car il était trempé. Et en trois minutes, tu me faisais rire et ça allait mieux. Et t'avais raison, des gens avec qui on a des atomes crochus dans sa vie, on en rencontre quinze grand max. Ce n'est pas beaucoup.

Vivement les suivants car ceux du passé me manquent à un point inimaginable.

Y a internet là-haut? J'espère.

PS: aujourd'hui, je croque des carottes devant mon ordi. Et une pomme et des prunes. Truc con, fallait que je mange avant de partir. Dans vingt minutes, faut que je sois partie. Un horaire à respecter. Pfff compliqué, oui, oui, je sais. Suis pas sûre que manger des carottes dans la douche, ça va être pratique. Je vais voir un film, c'est con que je ne puisse plus t'appeler pour qu'on en parle. Oui, ce réal, je l'aime bien, j'espère que je ne serai pas déçue par son film.